Section 1.3

Le funding

11 min

Question essentielle

Deux banques émettent exactement le même zéro-coupon à cinq ans. L’une le vend 86, l’autre 81. Rien ne les distingue sauf leur nom. Pourquoi cet écart de prix, et comment se détermine-t-il ?

CréditLa prime de risque a un nom

Reprenons la décomposition de la section précédente : r = taux sans risque + prime de risque. Le premier terme est public : c’est le taux de la devise sur la durée considérée. Le second est propre à chaque émetteur : c’est le prix auquel cette banque-là parvient à se financer sur cette devise et cette maturité. On l’appelle le funding.

Le funding n’est pas une notion abstraite. Une banque qui émet une note structurée emprunte l’argent de l’investisseur, et le rémunère au taux auquel elle se finance par ailleurs : marché obligataire, dépôts, repo.

La logique est celle du marché obligataire classique. Un émetteur noté BBB doit offrir des conditions plus attractives qu’un émetteur noté AA- pour lever les mêmes fonds, et l’investisseur l’exige. Il en va de même pour une note structurée : plus le funding de l’émetteur est élevé, plus son zéro-coupon est bon marché, et meilleures devraient être les conditions du produit qui en découle.

Même produit, trois émetteurs, trois prix

Taux sans risque 5 ans : 2,60 %. Nominal 100. Le même engagement, rendre 100 dans cinq ans, coûte 86,07 chez A et 81,06 chez C. L’écart de 5,01 % n’est pas un cadeau commercial : c’est la rémunération d’un risque de crédit plus élevé, que l’investisseur accepte de porter.
ÉmetteurFunding 5 ansTaux total rPrix du ZC 5 ans
Émetteur A · AA−+40 bp3,00 %86,07
Émetteur B · A+80 bp3,40 %84,37
Émetteur C · BBB+160 bp4,20 %81,06

De meilleures conditions s’expliquent donc en partie par une signature moins bonne. Il faut comparer les offres reçues à la lumière du risque de chaque émetteur. Cela vaut pour les appels d’offres comme pour la décision d’investissement. Nous en tirerons les conséquences en 1.6.

Funding et CDS : proches mais pas similaires

Quand on veut se faire une idée du funding d’un émetteur sans avoir accès à la politique de sa trésorerie, on regarde son CDS, le prix de marché d’une protection contre son défaut. C’est le meilleur indicateur public disponible, et on peut s’attendre à ce que les deux bougent dans le même sens. Ce serait en revanche une erreur de les croire parfaitement identiques.

Le CDS

Un prix de marché coté pour une assurance contre le défaut, sur une dette de référence standardisée. Il est observable, liquide, comparable d’un émetteur à l’autre, et bouge en continu avec le sentiment de marché. Il ne dit rien de ce que la banque paye réellement pour sa ressource.

Le funding

Un prix interne. Il dépend du rang de la dette émise (senior preferred, non-preferred, structurée), de la devise, de la maturité, de la liquidité du bilan, de l’appétit des investisseurs pour les notes de la maison, et de la politique de la trésorerie. Il n’est pas coté ; il est fixé par le desk de trésorerie.

CDS signifie credit default swap. Nous reviendrons en détail sur cet instrument dans le chapitre consacré aux produits de crédit.

  • Ce qu’ils partagent : la prime de risque, la probabilité que l’émetteur ne rembourse pas. Quand le CDS s’écarte, le funding s’écarte aussi.
  • Ce qui les sépare : leur nature. Le funding relève d’une politique interne : ce que la banque est prête à payer pour lever des fonds. Le CDS est le risque perçu par le marché. En général les deux sont proches, mais ils peuvent s’écarter.
  • Un levier tactique : à la différence du CDS, un prix de marché "subi", le funding est un prix affiché par la trésorerie, qui peut l’ajuster selon ses besoins. Une banque qui cherche à lever des fonds relèvera son funding pour rendre ses émissions plus attractives ; une banque dont le bilan est déjà liquide le baissera pour ralentir la collecte. Un funding généreux ne traduit donc pas toujours une dégradation de crédit : il peut simplement signaler un besoin de ressource à un instant t.
  • La règle de terrain : le CDS sert à mesurer les mouvements, pas à calculer un prix. Il permet de voir si le risque perçu sur l’émetteur s’est modifié entre le lancement du zéro-coupon et aujourd’hui, et donc de mieux comprendre les mouvements de prix observés.

Formulation à éviter

« Le funding, c’est le CDS de l’émetteur. » C’est faux : deux banques au CDS identique peuvent ne pas afficher le même prix pour le même zéro-coupon. Le CDS est l’indicateur public du risque de crédit ; le funding est le coût réel de la ressource. Corrélés, mais pas similaires.

Avant / après Lehman : la naissance d’un sujet

Le funding n’a pas toujours occupé cette place. Avant 2008, une grande banque était traitée comme quasi sans risque : on actualisait tous les flux au taux sans risque, et les investisseurs, à tort, se souciaient peu de ce facteur.

La faillite de Lehman met fin à cette convention. Les porteurs de notes structurées découvrent qu’ils sont créanciers d’une banque, y compris ceux qui détiennent un produit à capital garanti. Le risque de contrepartie et sa rémunération deviennent alors un véritable sujet de discussion : les investisseurs différencient les émetteurs, et le funding s’impose dans les modèles comme dans les négociations.

Le marché secondaire l’a montré immédiatement. Fin 2008, des produits à capital garanti d’émetteurs parfaitement solvables ont décoté de plusieurs dizaines de %, alors même que les taux sans risque baissaient, ce qui aurait dû faire monter leur prix. La cause était liée au funding de ces derniers qui s’étaient écartés de plusieurs centaines de points de base. Un détenteur qui ne regardait que la courbe des taux ne pouvait pas comprendre le prix de ses produits.

Les années suivantes ont installé ce changement dans la structure du marché et le funding a fait son apparition comme un paramètre essentiels dans le pricing des produits structurés.

Message clé

Le funding est la prime de risque de l’émetteur intégrée au taux d’actualisation du zéro-coupon. Il est corrélé au CDS sans lui être identique. Il représente la rémunération du risque de crédit que l’investisseur porte, une des sources du rendement visé par le produit.

Question de réflexion

Le CDS d’un émetteur double en trois mois. Pour celui qui achète aujourd’hui un capital garanti de cet émetteur, est-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle ? Et pour celui qui en détient déjà un ? Les deux réponses ne sont pas les mêmes : dites pourquoi.

Mini-quiz · Section 1.3
5 questions diagnostiques
~4 min · feedback immédiat

Question 1 / 5

Qu’appelle-t-on le funding d’un émetteur ?

Question 2 / 5

Trois émetteurs, funding de 40, 80 et 160 points de base pour un taux sans risque de 2,60 %. Le zéro-coupon 5 ans vaut respectivement 86,07 %, 84,37 % et 81,06 %. Comment interpréter l’écart de 5,01 % entre A et C ?

Question 3 / 5

En quoi le CDS d’un émetteur diffère-t-il de son funding ?

Question 4 / 5

À quoi le CDS est-il utile en pratique dans le suivi d’un zéro-coupon en portefeuille ?

Question 5 / 5

Qu’est-ce qui a changé dans le traitement du funding après la faillite de Lehman ?

0 / 5 réponses